Retour à la réalité

Vendredi 4 avril 2008

separation

Parfois angoissante, souvent apaisante ou stimulante, la musique, cet art du temps en perpétuelle évolution, est l’un des grands bonheurs qui repaît mes violons d’Ingres diurnaux. Les premières notes s’agitent, les poils de mon corps se braquent de peur ou de gaieté, et les frissons colonisent mon âme des pieds à la racine de mes cheveux.

L’instant est d’autant plus affriolant lorsqu’il ravive en ma personne une époque révolue, une conjoncture ou un tournant de conséquence.

Curieusement, j’associe d’une façon tout à fait naturelle, une musique à un passage bref de mon existence. J’ai en mémoire des évènements, certes homériques, non pas à cause des aspects qui les caractérisent, mais par la musique qui ensorcelait les environs à l’époque du dit fait.

C’était une journée embrumée, nappée d’un ciel sombre et morose, parsemé de rares éclaircies expéditives, comme il en pleuvait depuis plusieurs semaines. Je planais au dessus de l’île de Rhode après une traversée de l’Atlantique ballottée, à quelques dizaines de minutes de la grosse pomme, New-York.

Assis sereinement malgré un emplacement exigu, je m’égaye devant l’absurdité inouï de l’enquête réalisée par les services d’immigration sur nos traits de personnalité. Je coche, raye, balaye du regard ces questions qui, en définitive, se révèlent être inappropriées pour la demande de séjour que j’ai formulée.

J’aperçois un des stewarts dans la rangée qui me précède, un afro-américain à première vue, grand, bien bâti, arborant une veste de costume parfaitement cintrée, le petit doigt toujours levé et une voix affûtée. “Mess Around” touche à sa fin, je profite de ce court passage pour aborder ce jeune homme qui, m’envoie valser sur les roses dans l’instant, devant les regards interloqués des rangées qui m’emmaillotent.

Grandement inspiré d’un texte écrit le 3 novembre 2007, dans mon moleskine, à Hawaii.

Hallelujah, Jeff Buckley

Devant cette froideur et cette antipathie gratuite, je reste de marbre, statufié. Un silence lourd envahit l’arrière de l’appareil pendant qu’il catapulte le véritable questionnaire sur ma tablette.

Dans un geste social de frustration, je gravite vers les deux personnes qui occupent la même rangée, à la recherche d’un regard compréhensif, de compassion, d’un petit tapotement de la main d’un de mes proches, d’un francophone, de quelqu’un. En vain.

Hallelujah” démarre, et je réalise intérieurement, à travers cet incident, la terrible punition qui s’abat lentement sur mes fines épaules, le regard inhabité, la bouche entrouverte. L’instant est douloureux mais nécessaire, voulu, je suis dans une bulle, au ralenti, je pense à eux, à celles et ceux qui m’ont forgé depuis tant d’années, et que j’ai délaissé d’une façon exécrable peu avant mon envol.

Importuné d’avoir adopté un comportement irrespectueux, et, discernant le mal-être qui germait en moi, l’offenseur se risque à des excuses plus que sommaires, trop tard. La musique coulisse dans mon corps et m’immerge pour le reste du chemin dans une méditation abyssale, hermétiquement close, et diablement mélancolique.

Débarqué sur le sol américain, la voix trémulante mais efficacement camouflée par une nonchalance de naissance, je leur confie — lors d’un appel rapidement expédié — les premiers détails, je ferme les yeux, savoure le son de leurs voix joyeuses qui me manque déjà, et dévore la respiration coupée chaque mot plaisant qu’ils me glissent.

Le périple ne fait que commencer, et désormais livré à moi-même, loin de tout, loin de moi, je dois outrepasser les craintes et carences qui me particularisent et m’épanouir dans ce tout nouveau mode de vie.

signature